La vie de bureau, c’est fini ? Analyse avec l’ethnologue Pascal Dibie | Welcome to the Jungle


Publié le 28 octobre 2020 par Aurélie Cerffond - Temps de lecture : 6 min -
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Résumé


La vie de bureau, c’est fini ? L’ethnologue et universitaire Pascal Dibie décrypte pour nous les aspects du bureau, et surtout ses récentes mutations. Les bureaux ont une fonction sociale fondamentale dans notre société. Le bureau, c’est aussi là où on noue des amitiés réelles. En télétravail, on ne discute pas dans les couloirs… Ces échanges qui peuvent paraître anodins sont en fait essentiels : travailler ce n’est pas juste exécuter des tâches. Le télétravail va littéralement désheurer le bureau, dans le sens supprimer les heures fixes. Il est tout à fait possible de produire la même quantité de travail en respectant son propre rythme. On peut imaginer que dans le futur du travail, on sera doté d’une puce que l’on introduira sous un pli de la peau ou derrière l’oreille. Cette puce contiendra tous nos dossiers et nous pourrons travailler de n’importe où.

Article


Avec la pandémie, c’est toute notre “vie de bureau” qui a été radicalement transformée. Télétravail forcé, parfois avec nos enfants ou allongé dans notre canapé, nouvelles mesures d’hygiène et flex office avec le déconfinement… Mais d’où vient-elle, cette “vie de bureau” qui avait façonné nos villes et imposé son rythme à nos agendas ? Elle est le fruit d’une longue histoire, comme le raconte Pascal Dibie dans son livre Ethnologie du bureau, une brève histoire de l’humanité assise (éditions Métailié). L’ethnologue et universitaire décrypte pour nous les aspects du bureau, et surtout ses récentes mutations. Entretien.

Avec la crise sanitaire, le nombre de télétravailleurs explose. Les bureaux “classiques” vont-ils disparaître ?

D’après moi, ils ne vont pas disparaître ! Il y a même de grande chance qu’ils reprennent de l’importance une fois la situation sanitaire stabilisée. Les bureaux ont une fonction sociale fondamentale dans notre société. Le bureau, c’est aussi là où on noue des amitiés réelles. En télétravail, on ne discute pas dans les couloirs, on ne frappe pas à la porte d’à côté parce qu’on a une question… Ces échanges qui peuvent paraître anodins sont en fait essentiels : travailler ce n’est pas juste exécuter des tâches. De même qu’il faut laisser la possibilité aux télétravailleurs de sortir de chez eux pour couper avec la vie familiale, tisser d’autres liens sociaux. Je pense donc qu’on se dirige plutôt vers un modèle hybride, avec deux jours en télétravail et trois jours en entreprise par exemple.

En télétravail, les lieux mais également les horaires fixes du bureau disparaissent… C’est la fin du rythme bureaucratique ?

Le télétravail va littéralement désheurer le bureau, dans le sens supprimer les heures fixes. Plus besoin de prendre sa pause déjeuner obligatoirement entre midi et 14h, par exemple. À la place, il va proposer des tâches à faire dans un temps donné : chacun pourra travailler à son rythme. Quelle importance de commencer à travailler sur un dossier à 9h30 ou à 10h, du moment que le travail est fait ? Je pense que cela pourra répondre aux attentes de la génération qui arrive sur le marché du travail. C’est une génération qui ne veut plus être constamment bridée par une hiérarchie qui l’assomme d’obligations ! Il est tout à fait possible de produire la même quantité de travail en respectant son propre rythme et d’articuler sa vie autour de nos horaires, ceux qu’on aura choisi.

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D’après vous, cette nouvelle génération justement ne voit pas vraiment de sens dans le fait “d’aller au bureau” ?

C’est une génération qui rejette la “hiérarchie du bureau”, ils n’ont donc pas besoin d’être attachés à un lieu avec des habitudes ancrées. Plus que de bénéficier de bureaux individuels, ils souhaitent pouvoir bénéficier d’espaces conviviaux dans lesquels ils peuvent se retrouver, partager autour d’un café, se reposer sur un canapé, jouer au babyfoot… Mais en dehors de ça, ils sont des nomades du poste de travail. C’est aussi une génération de slasheurs, qui cumulent plusieurs activités professionnelles, des polygames du travail. D’ailleurs c’est une génération qui travaillent beaucoup, certains par nécessité, d’autres guidés par la peur de s’ennuyer.

Dans votre livre, vous revenez sur un élément essentiel du bureau : la chaise et sa position assise ! D’où vient elle ?

Cette position est en fait l’héritage des rois. On est dans l’imitation d’un système de prestige : on est assis dans un fauteuil comme sur un trône. Le trône est un meuble très important car il permet de se connecter au divin : un lien entre le ciel et la terre. La puissance revient à celui qui est assis, car c’est celui qui ne se lève pas, ce sont les autres qui se penchent, s’agenouillent, se mettent à terre…

Assis sur un siège, on affirme donc une position sociale ?

Oui, alors qu’à la base le “siège” ne signifie rien d’autres que “fesses”, s’asseoir sur nos fesses en somme. Mais l’humanité, si complexe, a inventé toute une histoire autour de la “société qui reste assise”, derrière un espace infranchissable qui est le bureau, c’est elle qui a le pouvoir. Il y a une recherche de supériorité dans cette posture.

Il n’est pas question de confort alors…

À l’origine non, mais au fil du temps cette position assise s’est généralisée à cause du temps très long passé au bureau (entre 11 heures et 14 heures par jour pour les premiers employés de bureau). Pourtant, être assis est une mauvaise position adoptée par une petite partie de l’humanité. De par le monde, certains s’assoient sur leurs talons, le monde asiatique est accroupi, le monde indien est en tailleur…

Vous évoquez aussi un “conditionnement” qui viendrait de l’école…

Toute la période passée à l’école nous conditionne effectivement : on a été formés et disciplinés pour rester assis toute la journée. Sans cela, nous serions incapables de supporter cette position pendant des heures, car ce n’est pas quelque chose de naturel. D’ailleurs, pour les personnes qui culturellement s’assoient en tailleur par exemple, cette position est un véritable supplice.

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Pourrions-nous travailler autrement ?

Ce n’est pas évident car “le bureau” est pensé comme l’espace où l’on reste assis, sauf si on est un sportif et que l’on a installé un tapis pour courir en même temps qu’on écrit (rires). J’ai bien vu un homme tenter l’expérience sur Internet mais je n’y crois pas une seconde. En revanche, on voit de plus en plus de gens travailler debout. Ikea a d’ailleurs créé un produit qui permet, via un assemblage posé sur son bureau, de travailler debout. Pourquoi pas…

À l’heure du télétravail généralisé, on observe plutôt un glissement vers la position allongée, non ?

On peut même dire que le “monde des assis” devient le “monde des allongés” (sourire) ! Chez nous, à l’abri des regards, il est tout à fait possible de travailler allongé. On peut ajouter un simple plateau à base flexible que l’on pose sur ses cuisses pour écrire confortablement ou bien un simple support à roulettes qu’on peut adapter à toutes les situations. Les plus jeunes avaient déjà adopté cette position pour étudier d’ailleurs.

S’il y a une chose qui semble ne pas avoir changé en revanche, c’est la surveillance des salariés ?

Effectivement, le télétravail n’empêche pas la surveillance malheureusement ! Il est possible d’installer des logiciels sur les postes informatiques des employés pour que les managers vérifient qu’ils sont bien derrière leurs écrans. C’est vraiment regrettable que les patrons ne fassent pas davantage confiance à leurs équipes. Surtout lorsque l’on sait que, globalement, les personnes travaillent beaucoup plus longtemps lorsqu’ils sont chez eux qu’en allant en bureau.

Une surveillance tout de même déjouée par les plus ingénieux : certains ont installé un logiciel qui permet de maintenir un statut actif sur Slack (une messagerie interne, ndlr), d’autres ont attaché leurs souris à un ventilateur pour simuler son mouvement…

Nous sommes plein d’inventivité (rires) ! C’est le renouveau de ce que j’appelle la ruse du chapeau. Autrefois, en entreprise, on posait son chapeau sur son bureau pour signifier notre présence alors qu’en fait on était parti se ballader… J’ai observé un procédé similaire au sénat brésilien, avec la ruse de la veste cette fois : certains sénateurs ont deux vestes, et ils en laissent une toujours adossée à leur chaise pour prétendre qu’ils sont là alors qu’ils sont partis déjeuner au restaurant !

Vous terminez votre ouvrage sur ces mots : « Bientôt nous aurons “tous le bureau dans la peau” », c’est assez effrayant. Que cela signifie t-il ?

On peut imaginer que dans le futur du travail, on sera doté d’une puce que l’on introduira sous un pli de la peau ou derrière l’oreille. Cette puce contiendra tous nos dossiers et nous pourrons travailler de n’importe où. Il existera sans doute des centres de production, c’est-à-dire des maisons de travail par quartier ou par village, où vous aurez accès à un poste pour un jour ou deux et vous n’aurez plus besoin d’autre matériel. Cela peut paraître complètement fou, mais en réalité ça arrive à toute vitesse !

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