Le féminisme à l’assaut des musées : on a suivi le Badass Bitches Tour


Publié le 22 novembre 2019 par Annabelle Laurent - Temps de lecture : 9 min -
Provenance : Usbek & Rica
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Au Met de New York, l’un des musées les plus fréquentés au monde, une visite guidée féministe met en lumière le rôle des femmes artistes, souvent minoré. Son nom : le Badass Bitches Tour.

Le rendez-vous est fixé « près du pharaon », comme nous en a informé un SMS de notre guide, conclu d’un « LET’S DO THIS! » laissant présager de l’énergie requise pour les deux heures à venir. Au pied de la statue, en effet inloupable au coeur du hall du Met, célèbre musée new-yorkais arpenté cette année par 7 millions de visiteurs, nous retrouvons Sarah et nos partenaires de visites (six femmes, deux hommes).

Leurs prénoms sont écrits au marqueur sur une étiquette collée à leur poitrine, mais ceci n’est pas un séminaire d’entreprise : nous entamons dès à présent le Badass bitches tour, visite guidée qui, selon les indices donnés sur le site de Museum Hack, promet de nous présenter des « femmes extraordinaires dont nous n’avions jamais entendu parler », le tout dans une « célébration totale du féminisme », « sans misandrie » et « sans brûler nos soutiens-gorges ».

« L’intensité de 1 000 Beyoncé »

Sarah scanne des yeux nos prénoms. Puis se lance dans une performance écrite de bout en bout, on s’en doute, mais qu’importe : « C’est votre première fois à New York et au Met, vous voulez absolument voir les Caravage, les Picasso, et les Jasper Johns : parfait, vous êtes au bon endroit…  mais putain, vous vous êtes trompé de visite, les amis ! ». Elle nous invite à former un cercle, joindre nos mains, et les lever ensemble au nom de l’« abolition du patriarcat ». Le tout avec « une intensité intérieure égale à 1 000 Beyoncé… et une intensité extérieure semblable à celle d’un murmure pour qu’on ne se fasse pas virer d’ici. »

Nous traversons des salles d’art antique au pas de course, et Sarah profite d’un recoin calme pour présenter, un Powerpoint miniature en main (modernité oblige), celles qui ont inspiré la visite. En 1989, les Guerilla Girls, groupe d’artistes féministes fondé à New York trois ans plus tôt à l’occasion d’une exposition au MOMA – censé offrir une vue d’ensemble sur l’art contemporain mais qui n’avait alors exposé que 13 femmes sur 169 artistes – se rendent au Met. Et sortent la calculette. Le résultat du décompte est affiché sur l’une de leurs plus célèbres affiches, Do women have to be naked to get into the Met Museum ? : dans la section d’art moderne, choisie « parce qu’aux sections précédentes, les femmes n’avaient pas vraiment leur chance », moins de 5% des oeuvres sont créées par des femmes, tandis que 85% des nus sont féminins.

Les Guerrilla Girls se prêteront à nouveau à ces « weenie counts » (ou « total des quéquettes ») dans de nombreuses institutions. En 2012, le « weenie count » du Met avait chuté à 4%, explique Sarah, mais en 2017, selon le décompte de l’une de ses collègues, il était remonté à 6%. « We did it ! », lance-t-elle ironiquement.

L’objectif est donc triple aujourd’hui, « célébrer » les femmes présentes, qu’elles soient artistes ou non, apprendre leurs noms et histoires, afin de pouvoir en parler autour de soi, et « kick ass », précise Sarah en rappelant que si elle se permet de nous appeler « bitches », c’est « en référence à un mot utilisé pour décrire des femmes intelligentes, fortes et sincères pendant des siècles, donc avec tout l’amour et le respect que j’ai pour vous. »

D’Hatchepsout à la taxe tampon

Notre première héroïne du jour se cache dans l’aile égyptienne. « Becky, Kim, Henry, pouvez-vous nommer ces statues de pharaons qui nous entourent ? Nathan.. Mike… Pointdexter ? Parfait. Belles tentatives. Mais c’était un piège, car toutes ces statues représentent la même personne : Hatchepsout, reine-pharaonne, qui a régné quelques milliers d’années avant Cléopâtre. » Devenue à 25 ans la première grande souveraine de l’humanité alors que la civilisation égyptienne était à son apogée, elle se fait portraiturée dotée de tous les attributs masculins comme sur les sculptures qui nous entourent, puis à sa mort, ses statues sont détruites ou enterrées, toute trace est effacée, si bien qu’il faudra attendre Champollion, au XVIIIe siècle, pour redécouvrir que le 5e pharaon de la XVIIIe dynastie n’était pas un homme, mais une femme.

Cette histoire, Sarah vient de la raconter comme un conte, avec des dialogues, des interjections, des touches d’humour, des adresses à son public, des appréciations personnelles, une phrase d’accroche et une chute : la machine à dépoussiérer la visite guidée est en marche, et les rouages sont bien huilés.

Pour la suite du programme, on pensait découvrir assez vite quelques-unes des 6% de femmes artistes de la section d’art moderne, mais c’était sans compter l’immensité des collections du Met, que Sarah n’a aucunement décidé d’ignorer. En réalité, six autre étapes y sont prévues.

Le temple d’Isis de Dendur, exposé au Met depuis 1978, est l’occasion de parler d’Amelia Edwards, femme britannique qui découvrit l’Egypte un peu par hasard en 1873, se prit de passion pour son histoire, fonda la Fondation pour l’exploration de l’Egypte, écrivit un ouvrage de référence, A Thousands Miles up the Nile, et « dont on parle aujourd’hui parce qu’elle était avant tout excellente dans son job, et non pas, comme souvent pour les grandes femmes de l’histoire, pour des raisons liées à sa vie personnelle ». Dans la section Asie du Sud-Est, Sarah présente une sculpture de Dourga, l’une des divinités du panthéon hindou les plus redoutées, chacun de ses dix bras portant une arme magique, et incarnation de la puissance. « Oh… don’t make me go Durga », plaisante une participante en mimant la colère.

Plus loin, une armure de samouraï est prétexte au récit des aventures de Nakano Takeko, femme samouraï qui dirigea un corps d’armée de femmes au XIXe siècle, commémorée chaque année au Japon. Parce que « les femmes ont ce côté un peu bizarre et terrifiant dont nous ne parlons pas assez », Sarah tient à nous montrer la « joaillerie de deuil » de l’époque victorienne (1837-1901) que les femmes confectionnaient grâce aux cheveux de leur époux défunt, habitude alors parfaitement… normale.

« La technologie nous permet aujourd’hui d’attribuer les oeuvres aux bonnes personnes »

Devant une enluminure sur parchemin datant de l’époque byzantine, Sarah s’attarde sur la couleur bleue outremer, issue du lapis-lazuli. En janvier 2019, l’équipe de paléogénéticienne Christina Warinner découvre du lapis-lazuli dans la plaque dentaire d’une religieuse du XIIe siècle, et en conclut que celle-ci avait dû lécher le bout de son pinceau lors qu’elle peignait des textes sacrés… Une révélation pour les historiens qui attribuaient ces travaux aux moines. « Nous avons généralement tendance à supposer que les oeuvres sont celles d’hommes, c’est le cas de milliers d’oeuvres d’art partout dans le monde, commente Sarah. La technologie nous permet aujourd’hui de créditer les bonnes personnes, et je trouve ça génial. »

Enfin, devant une amulette datant de VIIe siècle censée stopper le flux menstruel des femmes, elle évoque la « taxe tampon » – apparue dans les années 1990 en Californie sous le nom de woman tax, bien avant l’arrivée du débat en France – et propose au groupe d’interpeller ses élus pour appeler à sa suppression.

De Sarah Bernhardt à Kiki Smith

Ici résumées, les histoires sont denses et détaillées, et pour ne pas nous assommer d’informations, quelques « pauses » sont intercalées : un petit tour de présentation, l’occasion pour nous d’apprendre que nous sommes en compagnie de trois soeurs quadragénaires et leur mère venues du Kansas et de deux couples de Virginie, et trois « jeux » ; l’un baptisé « Help the bitch out » consiste à trouver parmi les sculptures de femmes nues celle semblant la plus déprimée et à poser en photo à côté d’elle pour la consoler ; l’autre à débusquer – sur des tableaux cette fois-ci – des femmes qui n’ont « aucune envie d’être là », imaginer leur histoire et la raconter au groupe ; et un troisième à trouver la « badass bitch we missed », une femme badass non incluse dans le tour. Les participants se prêtent aux exercices avec ce qu’on serait tenté de qualifier de légendaire aisance (classe ?) américaine.

« Je vous avais promis un vagin, et nous sommes passés devant un paquet de pénis »

Courir d’un continent à l’autre et d’une époque à l’autre, le tout à travers 180 000 m2, requiert un sens de l’orientation que nous n’avons clairement pas. Nous suivons donc docilement le GPS, Sarah, qui dans la seconde partie de la visite, nous présente ses idoles : Sarah Bernhardt, « la femme que je voudrais rencontrer en premier si je pouvais remonter le temps », actrice française exposée au Met pour ses sculptures relativement méconnues, et également, ce qui réjouit Sarah, « goth(ique) as fuck » ; Rosa Bonheur, peintre animalière française dont le gigantesque tableau Le Marché aux chevaux (1852) est exposé dans la section « Réalisme », et qui avait l’excentricité de porter des pantalons grâce à l’obtention d’un permis spécifique obtenu à la Préfecture de police de Paris (une loi abrogée en 2003 !) ; Kiki Smith, artiste contemporaine new-yorkaise et son effrayante Lilith, statue de bronze surgie d’un mur et nous fixant de ses yeux en verre ; enfin, la moins connue de toutes, Florine Stettheimer, considérée comme l’une des pionnières de l’art moderne en Amérique du Nord.

« Je vous avais promis un vagin, et nous sommes passés devant un paquet de pénis, mais zéro vulve à l’horizon », s’excuse platement Sarah pour introduire notre toute dernière étape dans la section d’arts d’Océanie. « Il y en a un dans cette pièce que je vous propose de trouver. C’est très subtil. » Ça ne l’est pas du tout : datant du début du XXe siècle, la sculpture en bois d’une femme (Dilukaï, ci-dessus illustrée) qui présente son sexe, jambes écartées est plutôt inratable. Issues des îles Carolines, ces sculptures de femmes sont fixées aux portes des villages, à l’entrée des maisons. « Quand les colons ont vu ça, ils ont tout de suite pensé qu’elles désignaient des maisons de femmes déchues. Mais pas du tout. Ces figures sont un symbole de force, de pouvoir et de protection. Elles protègent les villageois, les récoltes, et éloignent les mauvais esprits ». Conclusion : « You too can save the world with your vaginas ! »

Secrets de fabrication

Sur cette belle conclusion, Sarah libère le groupe, non sans avoir promis, nos dix mains jointes, comme au début de la visite, d’abolir le patriarcat… Les remerciements enthousiastes et les pourboires pleuvent, et tandis que s’éloignent les huit participants désormais prêts à répandre la parole badass à travers les allées du Met, nous récoltons quelques secrets de fabrication.

Sarah n’est pas historienne de l’art. Comédienne dans une compagnie théâtrale, elle a trouvé l’annonce de Museum Hack sur un site d’habitude réservé aux auditions. « Si vous réussissez l’audition, vous avez quelques mois pour venir “apprendre” le musée, et pour écrire vos deux heures de contenu pour la visite. Ensuite, il y a plusieurs allers-retours avec les responsables de Museum Hack pour réécrire la visite, affiner son contenu, et ensuite vous pouvez commencer. »

Suivi la plupart du temps par des touristes mais aussi par des New-yorkais, ce Badass bitches tour, qu’elle anime depuis deux ans, lui tient particulièrement à coeur. Mais les guides travaillant pour Museum Hack assurent tout un éventail de visites thématiques, plusieurs centaines étant proposés chaque année dans six musées des Etats-Unis, à New York, Chicago, San Francisco et Washington, toujours dans un esprit pop ludique, et dans l’idée de dépasser la « Museum Fatigue », lit-on sur le site, qui s’empare souvent des visiteurs, notamment dans des musées aussi prolifiques que le Met. Créé en 2013, Museum Hack et ses visites dépoussiérées ont depuis donné naissance en Europe à des concepts similaires.

Les visites féministes aussi. Si toutes ne peuvent hériter d’un nom aussi mélodique que le badass bitches tour, quelques-unes se développent dans les grands musées européens depuis quelques années, l’initiative la plus proche à Paris étant celle de Feminist of Paris, un groupe de guides proposant depuis avril 2019 la visite Louvre & Féminisme pour débattre de la place des femmes dans le monde de l’art, « de la Victoire de Samothrace à la Vierge Marie », sachant que le Musée compte parmi les peintres exposés… 27 femmes. Elles sont 7 % au Musée d’Orsay et 20 % au Centre Pompidou. Les visites féministes hors des murs des musées, à travers les villes, sont elles encore plus nombreuses. Paris a même son guide dédié, paru début 2018, pour naviguer des sculptures de Niki Saint de Phalle au musée Edith Piaf en passant par la loge de Sarah Bernhardt.

Dans les musées, la transformation est enclenchée. Depuis « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes femmes artistes ? », article de l’historienne de l’art Linda Nochlin, qui fit grand bruit à sa parution en 1971, une pratique historiographique dédiée à l’étude des oeuvres de création féminine s’est développée. Aux États-Unis sont nés les women’s museums, dédiés exclusivement aux femmes artistes. On en trouve également au Danemark, en Allemagne, ou en Russie. Rien de tel en France. Mais l’ouverture en 2017 d’un musée comme celui dédié à Camille Claudel à Nogent-sur-Seine, restée toute sa vie dans l’ombre de Rodin, peut-être vue comme le signe d’une évolution.

Pour autant, aucune rupture radicale n’est en vue, estime Sarah, « surtout pour des institutions comme celle-ci, si grande, avec des habitudes si enracinées ». Le changement viendra des musées eux-mêmes et de leur volontarisme, à l’image de l’arrivée récente au Met de la conservatrice Kelly Baum, qui a à coeur d’améliorer la représentation des femmes artistes et des femmes de couleur dans les salles d’art moderne et contemporain. Pour le reste, pour mettre en lumière celles que l’histoire a, délibérément ou non, « oubliées », apprendre leurs histoires et leur rendre hommage en les partageant, la révolution est dans les mains… de la badass bitch qui sommeille en vous ?

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