Étienne Klein : « Plus que l’humanité, c’est l’humanisme qui est menacé »


Publié le 10 mars 2020 par Jean-Marie Durand - Temps de lecture : 8 min -
Provenance : L'ADN / 6 mars 2020
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Physicien et philosophe, Etienne Klein aime à entrechoquer les disciplines afin d’éclairer à la fois la matière et l’esprit du monde, son origine et son devenir. Auteur d’un essai sur l’idée de « vide », il répond à nos questions – inquiètes – sur la possibilité d’inventer un nouveau progrès.

Oscillant entre vraie inquiétude et une sorte d’excitation pour la fin du monde, les discours « collapsologiques » prolifèrent. Quel est votre sentiment de scientifique et philosophe ?

Étienne Klein : Comme disait David Hume, « il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon petit doigt ». Mais aujourd’hui, les réflexions sur la catastrophe deviennent presque un genre littéraire. Chaque jour, on nous remet une couche supplémentaire de noir sur l’obscurité générale. Du vrai Soulages ! Personnellement, je ne joue pas du tout sur ce tableau. Je ne crois pas à une disparition de l’humanité, ni même à un effondrement global, mais plutôt à des effondrements locaux, à des bouleversements radicaux pour des fractions de la population de notre planète.

On peut prédire une part du futur, en effet, à partir de tout ce qui est soumis à des déterminismes. Le climat est un bon exemple. Depuis quelques décennies, nous savons que l’humanité consomme davantage de ressources renouvelables qu’il ne s’en régénère. Elle vit donc à crédit. Dès lors, sauf à jouer avec les mots, comment son développement pourrait-il devenir « durable » ? Tous les indicateurs sont alarmants et toutes les projections sont inquiétantes. Quand il se dit, l’avenir se dit donc désormais fort sombrement. Comme si le présent était en route, ou plutôt en déroute, pour l’abîme.

Et donc comme si la possibilité même de construire un futur commun n’avait plus cours ?

E.K. : Oui, le futur est victime de ce que j’appelle une « vacuité projective » : aujourd’hui, lorsque nous lisons les journaux ou que nous regardons la télévision, nous constatons qu’on ne nous parle que du présent, comme si le futur s’était absenté de nos représentations. Comme si l’urgence avait partout répudié l’avenir comme promesse. Le monde de demain est laissé en jachère intellectuelle, en déshérence libidinale, dans une sorte de trou symbolique. Ce fait nouveau m’interpelle, car il met la notion de progrès en crise.

Pas de futur possible sans une croyance au progrès ?

E. K. : De fait, le mot « progrès » est de moins en moins fréquemment utilisé. Il a même quasiment disparu des discours publics, où il se trouve remplacé par le mot « innovation ». Alors, on pourrait se dire que ce remplacement n’a rien changé, au motif que ces deux mots seraient liés et, en un sens, quasi synonymes. Mais à l’examen, il apparaît que nos discours sur l’innovation se détournent radicalement de la rhétorique du progrès. En effet, on nous explique qu’il faut innover non pour inventer un autre monde, mais pour empêcher le délitement du nôtre. Comme si nous n’étions plus capables d’expliciter un dessein commun qui soit à la fois « crédible et attractif ». L’argumentation s’appuie sur l’idée d’un temps qui abîme les êtres et les situations. On parle d’agir de façon à conserver l’état des choses, non de le bouleverser. Or, une telle conception tourne le dos à l’esprit des Lumières, pour lequel le temps est au contraire constructeur et complice de notre liberté, à la condition que l’on fasse l’effort d’investir dans une certaine représentation du futur. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. On délaisse l’idée de progrès pour passer à une logique quasi darwinienne : innovons et on verra bien.

En quoi la logique de l’innovation est-elle darwinienne ?

E. K. : L’innovation n’est pas finalisée. On ne dit pas : il faut innover pour réaliser dans le futur tel ou tel type de société qui soit configurée à l’avance. Mais on dit : on a ce problème à résoudre, et on va le résoudre par l’innovation. C’est l’état critique du présent qui sert de moteur à nos actions. C’est quand même stupéfiant d’être contemporain de ces transformations. Je vis comme vous ce moment où l’humanité comprend qu’un certain mode de vie n’est pas extensible dans l’espace ni durable dans le temps. Cela engendre une sorte de vertige lourd de menaces.

Qu’est-ce qui vous paraît véritablement menacé ?

E. K. : Ce qui me paraît menacé, c’est l’humanisme en tant que tel, plus que l’humanité elle-même. L’idée que l’on appartient collectivement au même destin global, quels que soient nos origines, nos situations existentielles et nos statuts sociaux. L’humanisme postule que nos conditions de vie, aussi hétérogènes soient-elles, ne nous soustraient pas à une appartenance commune. Mais, désormais, on se dit que pour vivre dans de très bonnes conditions, il faudra avoir de la chance, se trouver du bon côté du cheval. Et dès lors qu’on prend conscience qu’« il n’y en aura pas pour tout le monde », on prend peur, on se recroqueville, on choisit des stratégies plus individuelles.

L’élan actuel des jeunes générations envers la question du dérèglement climatique n’est-il pas une bonne nouvelle ?

E.K. : Je trouve cela très encourageant. Le fait qu’ils soient moqués par certains politiciens au motif qu’ils sont jeunes est quand même absurde, quand les mêmes invitaient il y a quelques années à ce qu’on lise une lettre du très jeune Guy Moquet dans les classes… Mais j’ai une réserve : il faudrait que ces jeunes soient mieux capables de dire ce qu’est le changement climatique, et sachent comment les scientifiques ont fini par établir son origine anthropique. Bref, il faudrait que leur engagement s’accompagne d’un accroissement de leurs compétences. Qu’ils se cultivent. Un sondage récent a révélé que 89 % des jeunes de 18 à 24 ans pensent que c’est le nucléaire qui est responsable du changement climatique….

Les débats au sein du monde scientifique sur la question du changement climatique et de la biodiversité ne trahissent-ils pas une absence d’accord sur ces enjeux ?

E. K. : Non, je ne suis pas d’accord. Il n’y a guère de climatosceptiques qui soient climatologues. On pourrait à la rigueur être climatosceptique en vertu d’un scepticisme généralisé. Mais il faut alors être cohérent : si on doute du discours des climatologues, il faut aussi douter du discours des astronomes, des physiciens des particules… Il va falloir que les scientifiques prennent davantage la parole dans les débats publics.

Face à ce constat sombre validé scientifiquement, croyez-vous en la possibilité d’un changement de trajectoire, et même d’un changement rapide, afin d’éviter l’effondrement ?

E. K. : Les humains ont prouvé à maintes reprises qu’ils sont capables de développer toutes sortes de stratagèmes intellectuels pour ne pas croire ce qu’ils savent. Quand la vérité est dérangeante, ils procrastinent. Il me semble cependant qu’après des décennies d’atermoiements, le discours des scientifiques est enfin pris au sérieux, car de plus en plus de faits tangibles le cautionnent. Mais il nous faut bien vivre. Or, vivre implique d’accorder à l’avenir un certain statut, ce qui suppose de l’investir avec des idées, des projets, des représentations, des désirs. Alors, le mieux est de donner corps à l’idée que l’avenir constitue une authentique réalité, mais qu’il n’est pas complètement configuré, pas intégralement déterminé, qu’il y a encore de la place pour du jeu, des espaces pour la volonté et l’invention. Bref, plutôt que de faire joujou avec le spectre de la fin du monde ou de se disloquer en une sorte d’immobilité trépidante, ne serait-il pas plus vivifiant de redynamiser le temps en force historique ? Ce qui suppose que nous posions collectivement les bonnes questions : où sont les véritables déterminismes ? Quelles seront les conséquences de nos erreurs, caprices et aveuglements ? Y a-t-il des marges de manœuvre, et pour qui ?

La physique a-t-elle quelque chose à nous dire de particulier sur ces questions d’effondrement ?

E. K. : Les physiciens savent que l’énergie est une grandeur qui se conserve. Or, nos façons de dire l’énergie ne rendent guère justice à leurs découvertes. Par exemple, dès lors que l’énergie d’un système isolé demeure constante, il devient trompeur de parler de « production » d’énergie, car cette expression laisse entendre que l’énergie pourrait émerger du néant. En réalité, il ne s’agit jamais que d’un changement de la forme que prend l’énergie, ou d’un transfert d’énergie d’un système à un autre, pas d’une création ex nihilo. De la même façon, on ne devrait pas parler de « consommation d’énergie ». On ne devrait pas non plus dire qu’il existe des énergies à proprement parler « renouvelables », car ce n’est jamais l’énergie elle-même qui se renouvelle, seulement le processus physique dont on l’extrait (par exemple le vent ou l’émission de lumière par le soleil)… Pour bien penser les choses, il faut commencer par bien les dire…

Vous défendez l’interdisciplinarité, notamment entre la science et la philosophie. En quoi cet échange vous paraît-il pertinent ?

E. K. : Je ne suis pas pour la fusion des disciplines. Je ne milite pas pour que la physique et la philosophie s’associent dans un tronc commun. Mais, bien qu’étant intrinsèquement différentes et académiquement séparées, elles ont en commun une même visée : toutes deux ambitionnent d’augmenter et de perfectionner, chacune à sa façon, la « connaissance » considérée au sens large du terme. Aussi éloignées et hétérogènes soient-elles, ne pourraient-elles donc pas communiquer ici ou là, et même « s’entre-nourrir » à propos de certaines questions très particulières ? Par exemple, la découverte du boson de Higgs en 2012 a changé la façon dont nous comprenons le lien entre matière et masse : la masse des particules élémentaires ne provient pas du seul fait qu’elles sont des particules « de matière », mais de leur interaction avec un « champ quantique » qui emplit tout l’espace. C’est une découverte scientifique majeure, certes, mais aussi quasi philosophique. Quand je vois qu’en 2019 on donne à l’agrégation de philosophie comme sujet « le temps », et que les œuvres à lire sont celles de Heidegger, ou Aristote, ou saint Augustin, mais pas celles d’Einstein, cela me chiffonne.

Mais les physiciens sont-ils eux-mêmes sensibles à la philosophie ?

E. K. : Certains le sont, d’autres non. De belles et grandes carrières scientifiques ont été menées et se conduisent encore sans que le moindre intérêt ne soit porté aux enjeux philosophiques. Bousculés par l’agitation des laboratoires, pressés par le bon respect des plannings de leurs projets, rares sont les chercheurs qui jugent nécessaire ou intéressant de leur consacrer un peu de leur temps. Mais j’observe que les choses évoluent dans le bon sens. Prenez le vide. C’est bien la philosophie qui, la première, a posé la question du vide, d’abord assimilé au non-être, à l’inexistant, à l’impensable, puis placé en ballotage ontologique entre l’idée d’une présence raréfiée à l’extrême et celle d’une déréalisation absolue de l’être. Et c’est bien la physique qui a ensuite repris la question à son propre compte, en précisant ce qu’est le vide, en provoquant expérimentalement ses premières manifestations, puis en le déclinant au fil du temps en de nombreux avatars qui, aujourd’hui, ne s’harmonisent guère : ici, le vide est un espace au sens le plus ordinaire du terme, débarrassé du moindre atome ; là, un arrière-monde renfermant tantôt la source secrète de la matière, tantôt les ressorts intimes de la dynamique de l’univers.

Quel est le vide qui vous « parle » le plus ?

E.K. : Le vide dit « quantique » me fascine. Il est une sorte d’état d’énergie minimale de la matière. Il contient le minimum de ce qui doit exister pour que le monde matériel soit possible, sous la forme de particules « virtuelles ». C’est une sorte d’arrière-monde qui contient la source secrète de la matière. Il n’a pas grand-chose à voir avec l’espace vide proprement dit. C’est le réservoir de tous les possibles.

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